Pourquoi regarder la série "faire le job" sur Arte?
« Faire le job » sur ARTE : une série à regarder pour penser autrement le travail (https://www.arte.tv/fr/videos/RC-027478/faire-le-job/) :
Que nous dit notre rapport au travail sur la santé des salarié·es, l’organisation du travail et la démocratie en entreprise ?
La série documentaire Faire le job, disponible sur ARTE, propose en quatre épisodes courts une réflexion essentielle sur les transformations contemporaines du travail : burn-out, management, quête de sens, précarisation, ubérisation, disparition des collectifs de travail et IA.
À La Boétie Avocat·es, nous conseillons vivement de la regarder. Non pas parce qu'elle apporterait toutes les réponses. Mais précisément parce qu'elle pose de bonnes questions : qu'est-ce qu'un travail qui permet de vivre et de vivre bien ? Quelle place les salarié·es doivent-ils pouvoir prendre dans les décisions qui organisent leur travail ? Que devient la santé au travail lorsque l'organisation du travail est pensée avant tout à partir des impératifs de performance ? Et que perd-on lorsque l'on présente l'émancipation individuelle comme la seule réponse possible aux difficultés du salariat ?
Une série sur la crise du travail, mais surtout sur l'organisation du travail.
Le premier épisode, Jusqu'au burn-out, revient sur les transformations du travail de bureau, de l'open space au flex office, et sur les promesses managériales successives qui ont accompagné ces transformations. La série montre notamment comment certaines innovations présentées comme plus horizontales, plus collaboratives ou plus autonomes peuvent finalement produire davantage de pression et réduire les espaces de répit, de convivialité et de collectif. Des analyses qui rejoignent une question essentielle en matière de santé au travail : que fait réellement l'organisation du travail à celles et ceux qui travaillent ? C'est une question que le droit du travail ne peut pas laisser de côté. Le burn-out, l'épuisement professionnel, les risques psychosociaux ou les atteintes à la santé mentale ne peuvent pas être appréhendés uniquement comme les conséquences de fragilités individuelles ou d'une mauvaise capacité à « gérer son stress ». Ils obligent à regarder le travail réel, les conditions de travail, les rythmes, les objectifs, les moyens donnés aux salarié·es, les relations hiérarchiques et l'organisation collective du travail. Autrement dit : lorsqu'un nombre important de salarié·es souffrent dans une même organisation, la question ne devrait plus être «qu'est-ce qui ne va pas chez eux ? », mais « qu'est-ce qui, dans le travail et son organisation, produit cette situation ? ». La santé au travail ne se résume pas au bien-être individuel. C'est l'un des points qui nous paraît particulièrement intéressant dans Faire le job. Une vision organisationnelle que nous défendons depuis de nombreuses années au sein du cabinet.
Le monde du travail a changé, il est envahi par un vocabulaire digne d'une novlangue managériale qui promet autonomie, bien-être, flexibilité, épanouissement et responsabilisation. Ces objectifs peuvent naturellement être souhaitables. Mais ils peuvent aussi devenir un miroir aux alouettes lorsque la responsabilité des difficultés rencontrées au travail est progressivement renvoyée vers chaque salarié pris individuellement.
Pourquoi les conditions de travail produisent-elles de la souffrance ? Le risque de transformer un problème collectif en problème individuel est prégnant. On entend l'idée suivant laquelle la souffrance au travail résulterait le problème du salarié qui ne saurait pas suffisamment prendre soin de lui-même. Le conflit de valeurs devient un problème de capacité à s'adapter. L'épuisement devient un défaut de résilience. Le désaccord avec les choix de l'entreprise devient une difficulté personnelle à « accompagner le changement ». Or la prévention de la santé au travail suppose précisément de s'intéresser aux facteurs de risques liés à l'organisation et aux conditions de travail.
« Devenir son propre patron » : l'autre miroir aux alouettes ? Le troisième épisode, Seul contre tous, s'intéresse à l'ubérisation du travail et au récit de l'entrepreneur qui serait enfin libéré des contraintes du salariat. La promesse est séduisante : ne plus avoir de patron, choisir ses horaires, être libre, devenir maître de son activité et, pourquoi pas, s'enrichir. Mais la série interroge ce récit à partir de la réalité du travail indépendant et de l'économie des plateformes. Elle met notamment en lumière le risque de précarisation et la disparition progressive des protections attachées au statut de salarié. le magasine Télérama souligne ainsi la manière dont Faire le job met en relation l'ubérisation, la sous-traitance et l'érosion de l'expérience collective du travail. Il y a là un paradoxe particulièrement intéressant. Pour échapper à la subordination, faudrait-il donc supprimer le salariat ? Ce serait oublier que le salariat n'est pas seulement un lien de subordination. Il est aussi porteur de droits collectifs. Droit à une rémunération minimale. Droit à la protection sociale. Droit à la santé et à la sécurité. Droit à des congés. Droit à la représentation collective. Droit syndical. Droit de participer, directement ou par l'intermédiaire de représentants, à la détermination des conditions de travail.
Et c'est ici que la question du travail rejoint celle de la démocratie?
Et si le problème n'était pas seulement le salariat, mais l'absence de pouvoir des salarié·es sur leur travail ? C'est probablement la question qui nous intéresse le plus dans cette série. On présente souvent l'émancipation au travail comme une affaire individuelle : quitter son entreprise, devenir indépendant, changer de métier, travailler autrement. Mais il existe une autre voie : transformer collectivement le travail. Cela suppose de reconnaître aux salarié·es une capacité réelle à discuter de leur travail, de son organisation, de ses finalités et de ses conditions d'exercice. C'est ici que les CSE, les organisations syndicales et les droits collectifs prennent tout leur sens. La participation des salarié·es ne devrait pas être réduite à une consultation formelle lorsque les décisions sont déjà prises. La démocratie au travail suppose que celles et ceux qui réalisent le travail puissent réellement délibérer sur le travail.
Quels objectifs ?Avec quels moyens ?À quel rythme ?Avec quelles conséquences sur la santé ?Avec quelle qualité de service ou de production ?Avec quelle reconnaissance du travail réel ?Avec quelles conséquences pour les collectifs de travail ?Ces questions sont directement liées aux conditions de travail et à la santé au travail. Elles sont aussi au cœur des prérogatives des représentants du personnel. Le travail n'est pas seulement une relation entre un salarié et son employeur. C'est peut-être l'une des idées que nous aimerions voir davantage discutées. Le droit du travail est parfois présenté comme une matière qui organise essentiellement la relation entre un employeur et un salarié. Mais le travail est aussi une activité collective. Il existe des collègues, des équipes, des métiers, des savoir-faire, des règles de métier, des solidarités, des conflits, des désaccords sur la manière de bien travailler. Et il existe surtout une réalité souvent absente des discours managériaux : le travail réel. Celui qui ne correspond jamais exactement au travail prescrit. Celui dans lequel les salarié·es doivent arbitrer, s'entraider, contourner certaines difficultés, compenser les insuffisances d'organisation, faire face aux imprévus et parfois transgresser les procédures pour parvenir malgré tout à faire correctement leur travail. C'est aussi pour cela que la parole des salarié·es est indispensable.
Lorsqu'un CSE interroge une réorganisation, lorsqu'une expertise est menée sur les conditions de travail, lorsqu'un syndicat alerte sur une dégradation des conditions de travail ou lorsqu'un salarié conteste une décision qui porte atteinte à sa santé, il ne s'agit pas seulement de défendre des intérêts individuels. Il s'agit aussi de faire entrer le travail réel dans le débat collectif.
L'IA ne fera pas disparaître la question du travail.
Le quatrième épisode, Humainement, aborde enfin l'arrivée de l'intelligence artificielle et ses conséquences possibles sur les emplois de bureau. La série pose notamment la question de la place du travail dans nos vies si certaines tâches sont progressivement automatisées. Mais là encore, une question nous semble devoir être posée autrement. Si l'IA permet demain de travailler moins, qui décidera de ce que nous ferons de ce temps libéré ?Et surtout : qui décidera de la manière dont l'IA transforme le travail ? Les salarié·es et leurs représentants doivent-ils simplement s'adapter aux outils introduits par l'entreprise ? Ou doivent-ils pouvoir participer à la discussion sur leurs usages, leurs conséquences sur les métiers, les qualifications, les conditions de travail, la charge de travail, l'emploi et la santé ?
La question de l'IA au travail est donc aussi une question de démocratie sociale.
Pourquoi nous vous recommandons de regarder « Faire le job »?
Au delà de la qualité du contenu, des professionnel·les intérrogé·es (Dominique Méda, Marie Pezé), Faire le job permet de mettre en relation des sujets qui sont trop souvent traités séparément : burn-out et organisation du travail ; management et santé au travail ; quête de sens et conflits de valeurs ; ubérisation et précarisation ; individualisation et affaiblissement des collectifs de travail ;intelligence artificielle et transformation du travail ;salariat et droits collectifs ;participation des salarié·es et démocratie au travail.
En quatre épisodes courts, la série ne prétend pas résoudre la crise contemporaine du travail. Elle donne plutôt envie de poursuivre la réflexion par un prisme puissant et novateur. C'est d'ailleurs ce que souligne une critique récente : Faire le job fonctionne moins comme une enquête exhaustive que comme une cartographie des transformations de notre rapport au travail. Notre conseil : regardez-la, puis discutez-en au travail. Avec vos collègues. Avec votre CSE. Avec vos représentants syndicaux. Avec vos équipes. Parce que les questions posées par Faire le job ne sont pas seulement des questions de société. Elles concernent directement la santé au travail, les conditions de travail, l'organisation du travail et le pouvoir des salarié·es sur leur activité professionnelle.
Et peut-être est-ce finalement la question la plus importante : Si nous passons une grande partie de notre vie au travail, pourquoi les personnes qui travaillent auraient-elles si peu de pouvoir sur la manière dont ce travail est organisé ?
Où regarder Faire le job ? La série documentaire Faire le job, réalisée par Matthias Vaysse, est composée de quatre épisodes d'environ 17 à 18 minutes. Elle est disponible sur ARTE.tv jusqu'en juin 2029.Voir « Faire le job » sur ARTE.tv
